samedi 15 août 2009

Série N°5



Jérome Lafargue, Philippe Lemaire, Eric Poindron


- Vous êtes invité à une soirée ou vous ne connaissez personne. Tout le monde semble d'ailleurs vous ignorer. Quelle sera votre attitude ?

Philippe Lemaire : Je reste un minimum de temps pour évaluer l’ambiance, et pars avant qu’il soit trop tard pour ne pas rester.

Eric Poindron : Si il y a des livres, je prends un livre, pour quelque temps, et je bouquine. Si il y a une belle vue – le Palais Royal vu du Ministère de la Culture, par exemple – j’admire la vue en fumant. Et puis, très vite je fais « copain-copain » avec une bouteille de vodka pour les heures à venir. Et puis, si c’est à Paris, je file à La Closerie des lilas jusqu'à la fermeture pour écouter des standards, boire encore un de la vodka, faire la conversation au Maréchal Ney ou à Johnny Deep - si, si ! - avant d’aller marcher dans les rues, en buvant de la vodka. Je me dirige ensuite vers Saint Sulpice et regarde si j’aperçois de la lumière dans les tours de l’église, là ou vivait le sonneur de cloche décrit par Huysmans dans son roman satanique Là-bas. Si c’est l’été, je fais un somme sur un banc, près de la fontaine… Si c’est en province, je ne vais jamais dans les soirées ; surtout si je suis invité.

Jérôme Lafargue : Ben, mon p’tit gars, pourquoi veux-tu qu’on m’invite à c’type de trucs ? Mais si j’y vais, à l’homme visible que j’jouerais tu peux m’croire ! A bouffer et picoler sans qu’personne y m’voit. M’bourrerai la gueule tranquillou, et apès j’file au ciné !

- Quel est votre mère en littérature (c’est à dire l’auteur qui vous a bercé et mis au monde, homme ou femme peu importe) ? et quel est votre père (c’est à dire l’auteur que vous rêvez de tuer, pour prendre sa place) ?

Philippe Lemaire : Je me suis nourri des aventures de Bob Morane pendant mon adolescence, et je réalise que nous sommes plusieurs « frères » à avoir eu Henri Vernes comme « mère » en littérature. En relisant le cahier noir à spirale sur lequel je notais mes lectures de l’époque, je trouve aussi les noms de Jules Verne, Jean Ray, Alphonse Allais…
Mon premier livre, à seize ans (jamais édité bien sûr), une parodie des aventures de James Bond.
Mon « père » idéal en littérature pourrait être Borges, lui qui voulait « changer l’imaginaire ». Le faire disparaître du paysage est tout à fait impossible. Il a rejoint le royaume des ombres et se cache dans des labyrinthes inaccessibles, de l’autre côté du miroir.

Eric Poindron : Ma mère en littérature, c’est ma mère. J'ai passé une partie de mon enfance dans les bibliothèques, chez les librairies et les bouquinistes, et, presque à chaque fois, elle m’accompagnait. C'est elle qui, en cachette, m’a offert tous les livres - sans oublier Actuel et Hara Kiri - que je souhaitais lorsque j’étais enfant et adolescent. Aujourd’hui, c’est moi qui lui offre des livres puisque j’en reçois beaucoup et en possède encore davantage.Quant à mon père en littérature, il n’existe pas, même si je possède une famille nombreuse. Je n’ai jamais voulu tuer personne, c’est comme ça, et je me « contremoque » de devenir un grand écrivain. Faust, n’est fait pas partie de mes textes favoris. De plus, j’ai autant d’admiration pour un grand vigneron, un jongleur famélique, un fabriquant de pain d’épice, un meneur de revue – littéraire - ou un joueur de scie musical.

Jérôme Lafargue : Ben, l’a fallu qu’j’attende d’avoir quarante ans pour m’rend’ compte qu’j’avais les mêmes initiales que Jack London, mon auteur fétiche. C’est dire combien chuis lent.
- Dans une cave vous trouvez une lampe-torche pourrie. Vous poussez l'interrupteur sur on, comme ça pour voir, et hop un génie pourri sort de là en produisant un petit nuage soufré. Il vous dit "bon mec je tiens pas trop la forme ces temps-ci, alors ok t'as le droit de faire un voeu mais vas-y mollo et me gonfle pas avec des trucs tirés par les cheveux, d'ailleurs je vais te cadrer tout de suite , voilà les deux possibilités que je te donne, soit tu deviens un écrivain aussi célèbre que Colum McCann, soit tu te retrouves pété de tunes, à plus savoir combien exactement, style quatre milliards de dollars, alors tu choisis quoi mec ?"

Philippe Lemaire : J’ai déjà rencontré ce type. C’était au deuxième étage d’un hôtel mal famé du centre de Bruxelles, voici quelques années. Une faible ampoule éclairait la scène. Derrière la paroi translucide de la cabine de douche, le génie pourri a fait apparaître une tache sombre, mal identifiée. Il a fallu y aller à tâtons pour en retirer un mouchoir sale noué aux quatre coins et bourré de bijoux et de dents en or. Ça se présentait comme le début d’un mauvais polar… Le génie attendait ma décision. Après un temps d’hésitation – je n’étais pas seul, et les bijoux font briller les yeux d’une femme –, j’ai choisi de laisser sur place le mouchoir suspect, les bagues en or, les dents arrachées et la seringue usagée qui traînait à côté. Je ne me souviens pas d’avoir fait un vœu devant le nuage soufré, c’est con. Heureusement, des génies africains ou asiatiques, le plus souvent femelles, m’assaillent régulièrement de propositions par e-mail pour me confier des magots auprès desquels l’étoile de Colum Mc Cann paraît bien pâle. Je prends encore un peu de temps pour réfléchir.

Eric Poindron : Mec, je choisis les quatre milliards et je me débrouille pour graisser la patte des journaliste afin qu’il raconte partout que je ne suis pas un écrivain célèbre, comme ça, pour fait parler de moi, genre "la société du spectacle” ou Une femme qui s’affiche, le merveilleux film de Georges Cukor, avec la toute aussi merveilleuse et faussement candide Judy Holliday. Mec, en vérité, je prends l’argent, je continue à faire de l’édition, je me prends un chauffeur – parce que je n’ai pas de permis - , un secrétaire – parce que j’ai déjà une secrétaire – et un cuisinier afin de manger du poisson bien travaillé tous les jours. Je m’achète un château délabré pour y établir un campement définitif. Je dors dans des palais de maharadjas, des trains de luxe – en Ecosse ou en Afrique du sud - et des cabanes dans les arbres. Je soigne les animaux et collectionne les oiseaux. Je remonte une cave parce que j'ai pu la précédente. Et j’édite des poètes ; il en reste.

Jérôme Lafargue : Ben, l’argent, pour sûr, mon p’tit gars ! Quesse tu crois ? Oh j’l connais ben l’McCann, mais j’veux ressembler à personne moi !

- Où la réalité se cache t-elle?

Philippe Lemaire : La réalité est partout, même dans nos rêves où elle revient par fragments qui se combinent étrangement, comme dans un collage.
Je m’amuse parfois à développer une théorie selon laquelle le monde est un collage : la vie naît d’un collage et est elle-même un grand collage d’expériences, de situations, de rencontres… La société, un collage. La Bibliothèque, un autre collage… Tout est collage… et chaque parcelle, ombre ou reflet de la réalité peut entrer dans le collage que chacun se fait du monde. Beaucoup prennent ce collage pour une réalité figée, sans comprendre qu’ils ont, malgré les déterminismes divers, une grande liberté pour en enlever ce qui ne leur plaît pas et y ajouter ce qu’ils veulent.
Quant au réel, c’est ce qui touche directement le corps. C’est le plaisir… ou la jambe cassée.

Eric Poindron : La réalité se cache dans nos peurs. Un exemple : l’autre jour… Non impossible de raconter, c’est tellement réel.

Jérôme Lafargue : Ben j’peux pas t’le dire, sinon on s’rait d’trop par ici.



- Etes-vous inséré dans la vie, ou bien avez-vous des problèmes qui vous en empêchent ?

Philippe Lemaire : Je suis bien inséré dans la vie, mais il existe une tension entre le temps que je consacre au travail et celui que je peux libérer pour la création. Créer demande des moments de solitude et de disponibilité totale, ce qui ne va pas sans me poser des problèmes.

Eric Poindron : Parfaitement inséré. Je me lève le matin, je déjeune, m’occupe de mes animaux, me promène dans le village, lis la presse sur internet, me mets devant mon ordinateur. Puis j’écris. A 13 heures, je déjeune – seul – en écoutant les informations à la radio. L’après midi, lecture, des livres sérieux – la littérature fantastique ou amusante, c’est pour le soir - , je réponds – très peu – au téléphone. Après la sieste - un jour sur deux -je retrouve l’ordinateur afin de remplir quelques pages blanches. Puis lecture, un film fantastique ou une série américaine avec des serial Killer avant de lire de nouveau jusque tard dans la nuit. Quelquefois, seulement, un ami vient prendre le café avec moi le midi. Il m’arrive aussi de faire une marche de nuit dans la forêt. Le lundi, une fois pas semaine, je vais au bureau, aux éditions, afin de voir mes amis qui vivent à la ville. Souvent, j’ai tendance à croire que ce sont les autres qui sont mal insérés, mais je ne leur en veux pas. Et mon médecin qui est un ami, et un type épatant m’assure qu’ils n’y sont pour rien.

Jérôme Lafargue : Docteur, j’souffre d’une affection terrib’ qui m’empêche de participer pleinement aux activités humaines. Chuis naturellement en retrait, dans la position d’l’observateur navré ou curieux, et j’justifie c’non engagement par ma timidité (réelle), mon manque d’intérêt (réel) ou la fatigue (réelle). Docteur, j’compte sur vous pour ne pas m’aider à guérir.


- Combien de mots en moyenne par jour ?

Philippe Lemaire : Je n’avais jamais compté, mais je trouve cinquante à deux cents mots en moyenne. J’écris tous les jours : notes manuscrites, journal, notes de lectures, articles, fictions, poèmes, aphorismes, et projets de livres qui alimentent ma bibliothèque imaginaire.

Eric Poindron : Le dimanche, pas de mots, en principe, même si je n'ai pas beaucoup de principes. Et puis les pas sont un peu des mots.

Jérôme Lafargue : Parfois un certain nombre, parfois pas du tout.

-Le livre dont vous rêvez mais que vous n’oserez jamais écrire ?

Philippe Lemaire : Mon rêve serait d’écrire un livre impossible, un livre aux multiples facettes qui laisserait le lecteur ou la lectrice avec un sentiment d’émerveillement inépuisable. Quelque chose entre Les Mille et une nuits et Les Chants de Maldoror... Ce fantasme appelle peut-être la naissance d’un livre sans mots, comme le roman en collages de Max Ernst, Une Semaine de bonté. Je pourrais ainsi composer ce livre rêvé sans jamais l’écrire.

Eric Poindron : Tous les livres dont je rêve sont déjà écrits, ceux à venir seront écrits par d'autres écrivains.

Jérôme Lafargue : Ben, c’te question ! Faut toujours écrire le livre dont on rêve, même si c’est qu’dans sa tête.

- Quel rapport entretient votre écriture avec le quotidien?

Philippe Lemaire : Je m’éveille tôt, sans réveil. Presque chaque jour, je prends du temps pour lire et écrire le matin, afin de démarrer la journée avec une part d’imaginaire qui m’accompagnera jusqu’au soir. Je suis à l’extrême opposé des gens qui allument la radio au réveil pour « entrer dans le réel » et la télé le soir pour en sortir. Je n’évite pas pour autant les contraintes et la charge mentale liées à la vie professionnelle, mais je cherche à les gérer comme des stimulations en combinant une implication active dans ce que je dois faire et une attitude mentale ouverte en permanence. J’ai toujours un carnet et un stylo avec moi, et un ordinateur portable pas très loin. Les soirées sont les moments où je dispose réellement de temps pour écrire, mais les longues plages de disponibilité absolue, si nécessaires pour aller jusqu’au bout d’un processus créatif, c’est pendant les week-ends ou les vacances que je les trouve.

Eric Poindron : Un rapport assez malsain, cher docteur, puisque je vis de mes mots. Mais sans faire aucune concession – ou très, très rarement – je le confesse. Tout ce que je signe, je le revendique. Il existe aussi beaucoup de mot que je n’ai pas signé et que je revendique encore davantage.

Jérôme Lafargue : J’y pense tout l’temps. Et j’pense pas suffisamment à ceux qui m’entourent et qu’en pâtissent, car, malheureusement, chuis étourdi et rêveur, et écrire fait qu’renforcer c’truc là.


- Avez-vous le sentiment de bien vous comporter avec les gens en général et avec vos parents en particulier ?

Philippe Lemaire : Je pense être quelqu’un de fiable qui se comporte correctement avec les gens en général. Il m’arrive d’être lunatique ou imprévisible. Je travaille à m’améliorer. Je suis très fidèle en amitié. Je pense bien me comporter avec ma mère (mon père est décédé), bien que l’éloignement géographique soit un obstacle réel pour être présent auprès d’elle aussi souvent qu’elle le souhaiterait.

Eric Poindron :
Je l'espère. Toutefois, je fréquente très peu « les gens ». Je sais pourtant que « les gens » - surtout ceux qui ne me connaissent pas - disent que je suis infréquentable. Question de comportement peut-être. Avec ma mère, mieux vaut lui poser la question.

Jérôme Lafargue : Ben mon père il est mort, andouille ! P’tain, y vient d’me gâcher la journée çui-ci ! Le bonjour à ma p’tite maman, que j’adore.

- Y'a t il des choses indicibles en littérature?

Philippe Lemaire : Les mots et les choses ne sont unis que par l’arbitraire du signe, et les pouvoirs de la littérature ont leurs limites. La peinture, la musique, la danse… utilisent des moyens différents qui court-circuitent l’intellect et dialoguent directement avec l’imaginaire, voire avec le corps...

Eric Poindron : Immanquablement l'amour, la mort, le brouillard, la prose de Valéry Larbaud, et les caviars de chez Pétrossian.

Jérôme Lafargue : Eh bien, là, tout de suite, hum… voyons… ah si ! bien sûr ! le… PAW ! PAW ! … Aaarrrgghh….


- La musique à écouter en vous lisant?

Philippe Lemaire : J’écris dans le silence et les bruits familiers, mais je ne vois aucun inconvénient à ce que lecteur écoute de la musique en me lisant. Plutôt du rock, et si possible en vinyl. Par exemple un album des Pretty Things, de Spirit ou de Sonic Youth, ou encore le dernier Wilco.

Eric Poindron : Les Quatre derniers lieder de Strauss, Sid Vicious descendant l’escalier en chantant My Way, tout Schubert, tout Willy Deville, La Bohème de Puccini, Kashemir de Led Zeppelin, les entretiens entre Paul Léautaud et Robert Mallet (édité par Frémeaux associés), Requiem des rois de France de Eustache du Caurroy, Fréhel, ou Les trouvères et troubadours du XIIIe siècle. J'ai dû oublier Frank Sinatra, Fred de Fred (Lacenaire enfin vengé), Angelo Branduardi, William Sheller, Christophe, Le Velvet, Loreena Mc Kennitt, Lhassa, Goran Bregovic, le Stabat Mater de Vivaldi, Leonard Cohen ,Benjamin Britten, Guns N' roses, Barbara, et les autres milliers de disque qui s'empilent dans mes différents bureaux.

Jérôme Lafargue : Du rock mon p’tit gars, ou d’la musique classique, ou du reggae


- Donneriez-vous 10 000 vies contre celle d’un écrivain ?

Philippe Lemaire : 10 000 vies contre 10 000 pages, le compte n’y est pas ! Une seule vie, mais bien vécue, qui se terminera par un livre et non un simple avis de disparition.

Eric Poindron : Même pas dix mille vies de salauds de dictateurs. Quand je donne, ce sont des baisers – sans sous entendu -, des livres, du temps et du vin. j'ai l'amour de la littérature et c'est tout. Ecrivain, c'est isolement et souffrance. Et puis d’abord, donnez-moi la définition d’un écrivain.

Jérôme Lafargue : Ah l’aut’ ! N’import’ quoi !

- Y'a t il une éthique dans vos textes ou bien seulement une démarche esthétique?

Philippe Lemaire : Je veux d’abord écrire un texte que j’aurais moi-même plaisir à lire s’il était écrit par quelqu’un d’autre. Un texte qui m’étonne, où je découvre quelque chose que j’ignorais. Je veux aussi laisser au lecteur (à la lectrice) la possibilité d’entrer dans le texte à sa convenance, pour y trouver ce qui va parler à son imaginaire ou à sa sensibilité. Je mise sur son intelligence et sur sa capacité à devenir lui-même créateur à partir du texte que je lui soumets. C’est une forme d’éthique.

Eric Poindron :
Oui les deux. Ethique : Citer au moins une fois par texte le nom de Victor Hugo, mais c’est difficile. Esthétique : citer au moins une fois par texte “Demain dès l’aube “ de Victor Hugo, mais c’est Presque impossible.

Jérôme Lafargue : Chais pas.

- L’art c’est vraiment ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ?

Philippe Lemaire : Rien de plus triste qu’une vie sans magie. L’art et l’imaginaire démultiplient les passions qui rendent la vie plus intense.

Eric Poindron : Ca dépend de l’art et ça dépend de la vie. Si la vie, c’est premier ministre ou un truc comme ça, je préfère l’art. Si l’art, c’est les têtes de gondole ou le prix de Flore, je préfère la pêche à la mouche – même si je ne pêche pas – et la cueillette des champignons, que je pratique avec dévotion… Il est aussi probable que la vie c'est vraiment ce qui rend l'art plus intéressant que la vie.

Jérôme Lafargue : Oh putain ! J’comprends pas tout là mon gars. Faudrait voir à t’essprimer un peu mieux.

- D’où viennent les phrases qui finissent dans vos livres ?

Philippe Lemaire : De ma tête, naturellement, mais notre tête est un gigantesque collage où s’accumule ce que les autres y ont placé, ce que nous avons vu, vécu, entendu, lu, senti, etc. et un peu de ce que nous avons choisi d’y mettre.

Eric Poindron : La dernière phrase vient en dernier, je n'y peux rien, c'est le stylo noir qui s'en charge. Mais je possède toujours une phrase de rechange. J'ai même une boite ou je range les dernières phrase. A cas où. Du type : « la fin d'un livre est toujours inférieur au reste », comme l'a écrit Stendhal pour, peut-être, se trouver quelque alibi.

Jérôme Lafargue : Ben, du même endroit qu’les aut’.

- Peut on parler de public en littérature?

Philippe Lemaire : Chaque lecteur est unique, mais il existe des communautés de lecteurs, le plus souvent informelles, comme la société secrète des lecteurs de Richard Brautigan, de Sternberg, de Jacques Abeille ou de Paul Auster. Elles ont entre elles des liens complexes, chaque lecteur organisant à sa convenance la bibliothèque idéale où il réunit ses livres et ses auteurs favoris.
Tout auteur a envie, me semble-t-il, qu’une discrète société de lecteurs se forme autour de lui et s’élargisse peu à peu, mais pas trop vite.

Eric Poindron : Il existe autant de public qu'il reste de bancs publics.

Jérôme Lafargue : Chais pas


- Trois personnes qui ont nourri votre imaginaire?

Philippe Lemaire : Ma grand-mère maternelle, qui, lorsque j’étais enfant, après la messe du dimanche matin, m’emmenait avec elle dans une minuscule bibliothèque pour choisir des livres et des bandes dessinées.
Les surréalistes, notamment Jacques Prévert avec son recueil illustré de collages, Imaginaires.
L’amoureuse magicienne qui a surgi toute nue sous mon crâne comme si elle s’était échappée d’un de mes collages, et ne quitte plus mes pensées.

Eric Poindron : Sherlock Holmes pour la ténacité et la méthode, Athos pour les élégances et l'humanisme, Restif de la Bretonne pour l'art de la marche et de l'observation.

Jérôme Lafargue : Calvin & Hobbes (la BD), Gros Minet (alias Sylvestre).

- Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs ?

Philippe Lemaire : Je suis toujours curieux de savoir ce que le lecteur a trouvé dans ce que j’ai écrit. Je suis souvent surpris.

Eric Poindron : Qu'ils n'achètent pas mes livres d'occasion afin que je touche mes - maigres - droits d'auteur et qu'ils s'abstiennent de dire du mal des mêmes livres.

Jérôme Lafargue : Ben, qu’y zachèt’ mes bouquins pardi !

- Quel est l'intérêt d'un texte court?

Philippe Lemaire : Toute prose est chargée de mots inutiles. Un texte court en élimine davantage.

Eric Poindron : Aucun intérêt, c'est une épreuve de funambulisme. Qui, comme Pierre Reverdy, peut prétendre écrire : « En ce temps-là, le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d’or et j’écrivais dans un grenier où la neige en tombant par les interstices du toit, devenait bleue. » Faire court, c'est presque la chute, à coup sûr.

Jérôme Lafargue : Ben, y en a pas beaucoup. C’est plus dur à écrire, ça s’vend moins bien. A part le plaisir qu’on prend à l’faire et çui qu’on donne à ceuss qui l’lisent, j’vois pas.

- Qu'attendez-vous de la vie, en définitive ?

Philippe Lemaire : Vivre au présent l’alchimie entre réel et imaginaire, goûter la magie des instants et pouvoir accueillir le Merveilleux et l’inattendu.

Eric Poindron :
Qu'elle me laisse vivre ma vie. Et même si je ne suis pas dupe, je citerai quand même le grand Kobayashi Issa : « en ce monde nous marchons sur les toits de l'enfer et regardons les fleurs. »

Jérôme Lafargue : Vindiou ! La question d’la mort !

3 commentaires:

xav32000 a dit…

Jérôme Lafargue est le grand gagnant et remporte une soupière. Ce type est un génie.

Fabien a dit…

Faire construire par un architecte d'avant-garde une grande maison et y inviter tout un tas d'artistes, d'écrivains, d'intellectuels et chercheurs de toutes origines, de tous milieux, de tous domaines, y ajouter un peu de vodka et laisser bouillir la marmite quelque temps...

Marlene a dit…

D'acc avec Xav !