mardi 2 septembre 2008

Série N°4










Cristian Déquesnes, Patrice Maltaverne, Charles Pennequin


- Vous êtes invité à une soirée où vous ne connaissez personne. Tout le monde semble d'ailleurs vous ignorer. Quelle sera votre attitude ?


-Patrice Maltaverne: Il est probable que je me pochtronne la teutê dans un coin peinard en déconnant de plus en plus avec le serveur. Ou pire encore, que je souhaite engager la conversation avec la fille au décolleté le plus profond et à la jupe la plus courte en bafouillant une phrase à quatre mots. Pas de poème à déclamer en la circonstance, l’idéal étant que le serveur soit la fille au décolleté le plus profond et à la jupe la plus courte. Et puis, tout ça finira bien par l’intervention du videur de service.

-Christian Edzyré Déquesnes: Je vais voir ailleurs si j'y suis.



- Charles Pennequin: Je continue coûte que coûte de m’ignorer en bande.


- Quelle est votre mère en littérature (c’est à dire l’auteur qui vous a bercé et mis au monde, homme ou femme peu importe) ? Et quel est votre père (c’est à dire l’auteur que vous rêvez de tuer, pour prendre sa place) ?

-Patrice Maltaverne: Pour la mère, Arthur Rimbaud, les doigts dans le nez. Pour le père, un poète ou une poétesse (c’est plus mode) d’état subventionné : tripatouilleur conventionnel de langage ou haïku boomer. Là, je ne peux pas donner de nom car il y en a trop. Pis c’est possible qu’après avoir tué mon père, j’attrape la même maladie, alors…


-Christian Edzyré Déquesnes: - Homére
- Ivar Ch'Vavar



-Charles Pennequin: La mise au monde
Les parents
Le rêve
La mort d’écrivains intuables aussi
Tout ça c’est peut-être pas compatible avec la littérature.

- Dans une cave vous trouvez une lampe-torche pourrie. Vous poussez l'interrupteur sur on, comme ça pour voir, et hop un génie pourri sort de là en produisant un petit nuage soufré. Il vous dit "bon mec je tiens pas trop la forme ces temps-ci, alors ok t'as le droit de faire un voeu mais vas-y mollo et me gonfle pas avec des trucs tirés par les cheveux, d'ailleurs je vais te cadrer tout de suite, voilà les deux possibilités que je te donne, soit tu deviens un écrivain aussi célèbre que Colum McCann, soit tu te retrouves pété de tunes, à plus savoir combien exactement, style quatre milliards de dollars, alors tu choisis quoi mec ?"

-Patrice Maltaverne: Comme un dugland, je vais choisir la célébrité de l’écrivain. Mais faut pas qu’il écrive de la merde, le célèbre écrivain (par exemple un bouquin identique tous les mois de septembre). Je préfère qu’il ait régulièrement des petites crises de délirium tremens et qu’il foute le bordel en public avant d’accoucher de son œuvre, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

-Christian Edzyré Déquesnes: Les 4 milliards car je ne désire pas être un écrivain célèbre... puis avec 4 milliards je m'offre la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullit et aussi je peux faire des heureux et du bien autour de moi et même plus loin... plus loin c'est cela qui compte le plus !



- Charles Pennequin: Déjà je me suis endormi quelque part dans un coin de la cave. C’est mon choix, comme disait notre chère Evelyne sur Télé-France-Pue. Ou Télé pute. Et je dis : Prout, à ton type, juste avant. Mais avec un point d'interrogation, ça fait bien.

- Où la réalité se cache-t-elle?

-Patrice Maltaverne: Dans la clairière d’une forêt ou au sommet d’une colline au printemps.

-Christian Edzyré Déquesnes: La réalité est du côté des morts.



- Charles Pennequin: Dans le cul d’Homer Simpson (pourquoi ces questions au fait ? elles ont vraiment été sauvées ? mais par qui ??? qui a osé ? ou alors c'est que les réponses à sauver ? pourquoi faire ? il a rien d'autre à foutre le type qui répond ? il pourrait pas écouter un peu plus le vent ?!)

- Etes-vous inséré dans la vie, ou bien avez-vous des problèmes qui vous en empêchent ?

-Patrice Maltaverne: Non, je suis plutôt mal inséré dans la vie. Mais depuis que j’écris, je sais que c’est à cause de l’écriture.

-Christian Edzyré Déquesnes: Inséré dans la grande perte du monde, OUI ! Comme tout un chacun.



- Charles Pennequin: J’ai imaginé une scène, hier, dans le train. Je prends le TGV souvent, et c’est souvent que je vois des gens passer dans les couloirs avec des valises énormes. Elles sont faites pour passer tout juste entre les allées. Souvent, il y a des femmes qui les poussent et je me demande vraiment pourquoi elles s’embarquent avec des trucs que forcément elles n’arrivent pas à porter (Je tiens à tirer la sonnette d’alarme d’ailleurs, quitte à casser des vitres ouvertes, mais je trouve qu’il y a à ce titre un réel –on est dans la réalité hein ? - abus de galanterie dans le train, et moi j’ai décidé de faire grève, de pas me bouger le cul et me lever pour dire : « vous voulez que je vous aide à porter cette valise ? parce que justement, il y a de l’abus et ce n’est pas sain de « soutenir » ces comportements irresponsables de voyageurs). Et donc, j’ai pensé qu’en fait j’allais réaliser une scène où une femme débarque avec un cercueil dans le train. Un gros et beau cercueil, avec le mari mort dedans et qu’elle pousse le cercueil dans l’allée. Alors, bien sûr, on pourra filmer cette scène où de gentils messieurs (des cadres qui lisaient tranquillement le TGV magazine) lui porte secours pour mettre le cercueil dans les bagages. Du coup, il y aura un plan où plusieurs de ces messieurs décident de retirer le mort le temps de monter le cercueil, ils le placent sur un siège resté vide, le type tombe à moitié, on le redresse et pendant ce temps les types s’occupent à ranger, avec difficulté, le cercueil dans le compartiment bagage. Tout ça pour dire que lorsque j’entends le mot « s’insérer », je pense à une boîte et donc je me rappelle que je dois faire ce court métrage un de ces jours (j’ai aussi une autre idée, à partir du Messie qui passerait en moto, cloué sur sa moto, comme allongé, filant à travers la haie d'honneur de ses fidèles et à un moment donné il se prend un platane, et là on a notre saint suaire moderne, avec la trace des pneus que l’on conserverait et le bitume qui a porté la bonne parole à plus de 300 km à l’heure – Jésus établissant bien sûr un nouveau record de vitesse.)

- Combien de mots en moyenne par jour?

-Patrice Maltaverne: Tout dépend du nombre de maux. S’il n’y en a pas, je n’écris pas. S’il y en a peu et des pas graves, j’écris une dizaine de poèmes de quinze vers. S’il y a des gros maux, alors là, je n’écris plus.

-Christian Edzyré Déquesnes: TROP !



- Charles Pennequin: Parfois je ne parle pas de la journée, ça m’arrive, je ne sort pas un mot. Mais il y a des mots qui rentrent, ça arrive, parfois rien qui rentre et qui sort. Mais c’est rare. Là j’ai Westen Gold devant moi. Straight Old Kentucky. Bourbon Whiskey Based on Best American Grain Pure Water And The Knowledge Of Experienced Distillers. 70 cl. 22 mots en 41 secondes d’une journée moyenne de consommation de mots.

- Le livre dont vous rêvez mais que vous n’oserez jamais écrire ?

-Patrice Maltaverne: Un livre sur les mystères de la nature, si beau qu’il n’aurait besoin ni d’histoire ni de héros pour que soit évité l’ennui du lecteur.

-Christian Edzyré Déquesnes: Franchement, là, je n'ai rien à répondre surtout que la question ne m'intéresse aucunement.



- Charles Pennequin: Je répète, la littérature ne me fait pas rêver. J’ai rêvé cette nuit d’une relation avec une fille, mais avec un livre non.

- Quel rapport entretient votre écriture avec le quotidien?

-Patrice Maltaverne: Un rapport d’évitement constant. Ainsi, lorsque je parle du quotidien, je souhaite toujours qu’il ne s’agisse pas du mien parce que sinon c’est trop facile.

-Christian Edzyré Desquène: Un rapport sexué.



- Charles Pennequin: un rapport délicat, au bord de la séparation constante. Je n'en sais rien. Le quotidien est un monde qui tue tout, et moi je baigne dedans. Après, il y a l'écriture qui est une décision,
un moment décisif, mais tous les moments de la vie ne sont pas décisifs et il faut vivre là-dedans, et plus on écrit et plus on prend conscience que l'on ne vit quasi que dans des moments non décisifs.


- Avez-vous le sentiment de bien vous comporter avec les gens en général et avec vos parents en particulier ?

- Patrice Maltaverne: Avec les gens en général, heureusement qu’il y a l’écriture parce que sinon ça serait pire. Avec mes parents, c’est une histoire de distances.

-Christian Edzyré Déquesnes: Non ! Je me trouve toujours avec ce curieux sentiment d'être dans un train d'avance... parfois en retard... enfin, jamais vraiment dans le bon train.



- Charles Pennequin: Mes parents littéraires ou mes parents d’adoption ou mes parents naturels ou trafiqués ou légitimes ? Les gens en général. J’aime bien la formule les gens en général. Je préfère les gens en général au général des gens. Je suis d’ailleurs en train d’écrire un livre « comment tuer Sarkozy ». Et du coup, avec les enfants on a imaginé quelle serait la meilleure manière de se débarasser de chaque membre de la famille. Par exemple, mon ex belle mère : en lui faisant manger ses conserves périmées. Ensuite, on remplace le nom de la grand mère par celui du président de la République.

- Y a-t-il des choses indicibles en littérature?

- Patrice Maltaverne: Il n’y a que des choses indicibles en littérature. Sinon, ce n’est plus de la littérature.

-Christian Edzyré Déquesnes: En littérature, oui ! En poésie, non ! Mais attention ! Ce n'est qu'un avis et en plus le mien.



- Charles Pennequin: Les questions les questions les questions

- La musique à écouter en vous lisant?

-Patrice Maltaverne: Une musique torturée de préférence : du style, symphonie de Mahler qui va mal (elles vont toutes mal), pour les classiques, ou vieil album de Skinny Puppy, pour les rockers pas très rockers, Too dark park par exemple.

-Christian Edzyré Déquesnes: Les enregistrements de Skip James en 1931 à Grafton, Wisconsis (et là, je suis trés sérieux.)


- Charles Pennequin: Tué mon amour, CD fait avec Jean-François Pauvros, qui vient de sortir chez Trace Label.


- Donneriez-vous 10 000 vies contre celle d’un écrivain ?

-Patrice Maltaverne: Tout dépend de quoi sont faites ces 10 000 vies. S’il s’agit de gens qui n’écrivent pas, je ne donne pas les 10 000 vies. S’il s’agit d’hommes politiques, de militaires, de policiers, de grands patrons tout petits, j’en donne une infinité et je paye la rançon pour avoir un seul écrivain inoffensif en échange.

-Christian Edzyré Déquesnes:Non ! Car seulement les poétes m'intéressent.



- Charles Pennequin: Eh bien, je donnerais bien la rentrée littéraire déjà, la foutre au tas, établir un service de traitement des déchets particulier à cette période, où on mettrait des immenses poubelles au sortir des librairies avec le slogan : « Lisez-le ou pas, en tout cas jetez-le. » Toute ce flux là de consommation je donne pour une petite, toute petite prise de conscience politique de ces gens qui se remplissent les fouilles ou non, en tout cas qui participent à un mensonge insupportable. Un écrivain, un artiste, un philosophe, un type culturellement et politiquement concerné qui se conduit comme un industriel est bon à foutre au tas.

- Y a-t-il une éthique dans vos textes ou bien seulement une démarche esthétique?

-Patrice Maltaverne: Pas de démarche esthétique sans éthique, même étique : celle du contre, en tous points salutaire, me semble t-il.

-Christian Edzyré Déquesnes: La démarche esthétique pouvant être éthique !!!?? ...Alors là, je prend mon joker !



- Charles Pennequin: Une taquetaquetique.

- L’art c’est vraiment ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ?

- Patrice Maltaverne: J’adhère à 100% à cette définition, tant et si bien que je ne sais plus si l’art est du cochon ou pas.

-Christian Edzyré Déquesnes: Non ! C'est l'inverse : La vie rend l'art plus intéressant que la vie ! (là, je suis formel.)


- Charles Pennequin: Oui. J’ai les preuves. Des gros dossiers à ce sujet, des dossiers qui se remplissent quotidiennement. Il y a le marché de l’art. Il y a les artistes. Il y a des types qui tentent de vivre. Il y a des types qui se demandent ce que c’est que vivre. Il y a des « gens » qui se demandent pourquoi on les a foutu dans la vie. Il y en a qui d’un coup, se demandent qui, qui au juste dans leur entourage n’a pas loupé l’occasion de lui annoncer qu’il allait mourir. Car ce jour-là arrive, tôt ou tard. J’ose prétendre pour ma part qu’il n’y a pas un artiste qui a survécu à la vie. C’est déjà le signe qu’il y a quelque chose qui cloche dans l’art.



- D’où viennent les phrases qui finissent dans vos livres ?

-Patrice Maltaverne: D’une usine de retraitement de déchets auditifs qui transforme des idioties prononcées quotidiennement en quelque chose de plus bizarre et de tout aussi idiot.

-Christian Edzyré Déquesnes: ... d'un don des cieux.



- Charles Pennequin: Elles ne finissent pas. Le texte n’est pas un produit fini, les mots sortent, même si il y a l’objet livre.

- Peut-on parler de public en littérature?

- Patrice Maltaverne: Oui, bien sûr, sauf que ce public, peu importe son petit nombre, doit rester privé, c’est à dire contenu hors d’un même espace. En effet, les réactions des personnes ont tendance à se dénaturer une fois passé le cap de leur révélation.

-Christian Edzyré Déquesnes: Oui ! Puisqu'il y a en a qui l'achétent".



- Charles Pennequin: Entertainement. Exploitation. Salles. Merchandising. Fan club. Foule en délire. Success story. Hôtels minables. Produits dérivés. Tout dire. On peut tout dire !

- Trois personnes qui ont nourri votre imaginaire?

- Patrice Maltaverne: Jules Verne, sans doute parce qu’il était fou de géographie, contrairement à moi, Raymond Roussel à sa suite, parce que la combinatoire formelle l’a bien fait délirer, Jack London, parce qu’il était capable d’écrire des histoires de durs.

-Christian Edzyré Déquesnes:-Steve McQueen.
-Arno Hintjens.
-Le roi Arthur et sa belle Excvalibur.

- Charles Pennequin: Bibi, mon binôme et dedans ? (mais aussi la ville, le trou, coco et les bobines). Je plaisante ! mais c’est pour dire que je n’ai pas d’imaginaire, pour le préciser encore… enfin, je m’en fous en réalité. J’ai sans doute un imaginaire, tout comme un bêtisier aussi, tout comme des phantasmes, des envies de me goinfrer aussi j’ai. Pour le ventre, ça je pourrai dire, oui, il y a des gens qui m’ont nourris et bien, et puis j’aime bien boire des coups avec des copains. Mais l’imaginaire qu’il aille mendier ailleurs, ici on nourrit pas les mendiants, les traînes savates. Qu’il aille voir ailleurs si j’y suis l’imaginaire.

- Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs ?

- Patrice Maltaverne: De l’humain, nom de Zeus, de l’humain. Pour ceux qui ne comprennent pas ce que ça signifie, une bouteille de vin à vider paisiblement à plusieurs.

-Christian Edzyré Déquesnes: ... qu'ils me lisent avec une attention réelle.



- Charles Pennequin: Qu’ils me foutent la paix.

- Quel est l'intérêt d'un texte court?

-Patrice Maltaverne: Qu’il soit court.

-Christian Edzyré Déquesnes: Si il est vraiment réussi, donc poétique, qu'il fasse gerber tous ces auteurs de romans -trop longs- qui me gavent.



- Charles Pennequin: C’est comme le micro onde, l’emmerdement n’est pas à son maximal, donc je sais pas, c’est bien un texte court, mais ça n’a aucun intérêt parfois, Ponge ça c’est du texte court oui, mais il n’est pas court en fait. C’est tout un temps qui est dedans, pressurisé, compressé. Walser c’est ça. Tarkos aussi il y a des textes courts, bien. Mais ça provoque non pas l’arrêt mais un possible échappement, une possibilité de continuation infinie. La poésie c’est la possibilité d’un air neuf toujours. Le texte court poétique c’est ça. c’est comme un aphorisme. L’aphorisme « Il avait donné un nom à chacune de ses pantoufles » (je le cite de mémoire !) de Lichtenberg, ne provoque pas que l’hilarité, ça ouvre tout un monde. Du coup, ça peut ouvrir à l’innommable de Beckett (texte long), par exemple, ou Thomas Bernhard. La fuite est sans cesse renouvelée rien que par la farce d’avoir voulu faire court et que ça en dit long.

- Qu'attendez-vous de la vie, en définitive ?

- Patrice Maltaverne: Qu’elle ne me transforme pas en serpillière de larmes face à un écran télé.

-Christian Edzyré Déquesnes: QUE JE LUI FICHE LA PAIX & QU'ELLE ME ME LE RENDE BIEN !

- Charles Pennequin: Pourquoi « en définitive » ? Je m’interroge sur ces questions, sont-elles faites pour énerver exprès, à ajouter des petites expressions, des petites fins de phrases comme ça, qui nous foutent mal, ou c’est vraiment écrit de manière innocente ? je me permets d’en douter ! Je pourrais dire « qu’attend-elle de moi », mais c’est navrant comme réponse. Je n’ai rien à dire, à chaque instant je me demande ce que je fous là, depuis tout à l’heure je n’ai pas touché au Western Gold Straight Old Kentucky Bourbon Whiskey. Bon, c’est pas un fameux alcool, mais moi ça me va là, avec des cacahuettes (hmmm, des cacahuettes, Marge ! Oooooh ! Ooommmmer !).

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