dimanche 24 février 2008

Série N°3

photos Dimitri Vazemsky, Eric Dejaeger, Fanny Chiarello


Vous êtes invité à une soirée où vous ne connaissez personne. Tout le monde semble d'ailleurs vous ignorer. Quelle sera votre attitude ?


Fanny Chiarello: Je dis que j’ai mal au ventre et je rentre chez moi. Je me sens vite encombrante, c’est mauvais pour mon moral – mon bonsaï.

Eric Dejaeger: Que voudriez-vous que j’aille faire dans une soirée où je ne connais personne ? Je ne vais déjà pas à celles où je connais des gens !

Dimitri Vazemsky: Je sors, qu’importe si un rayon me blesse…

Quel est votre mère en littérature (c’est à dire l’auteur qui vous a bercé et mis au monde, homme ou femme peu importe) ? et quel est votre père (c’est à dire l’auteur que vous rêvez de tuer, pour prendre sa place) ?


Fanny Chiarello: Ma mère en littérature, c’est le papier. J’ai toujours lu de tout : depuis toute petite je crois qu’au fond, ce que j’aime, c’est ça, c’est le papier. Quant à la notion de père, elle ne convient pas à ma façon de concevoir les choses, parce que je n’aime pas l’idée de prendre la place de qui que ce soit : il y a tant de places libres qui n’attendent que des fesses.

Eric Dejaeger: a) L’auteur dont j’ai lu le plus de livres est sans conteste Henri Vernes, quand j’étais adolescent. b) Je m’abstiens : je ne voudrais pas passer pour un tueur en série.


Dimitri Vazemsky: Oui-Oui (& la Gomme Magique), en "mère" assurément.Quant au père à tuer : Moi. Et renaître. Fils. Puis père. A tuer de nouveau. Sans procrastination. Et renaître, fils...

Dans une cave vous trouvez une lampe-torche pourrie. Vous poussez l'interrupteur sur on, comme ça pour voir, et hop un génie pourri sort de là en produisant un petit nuage soufré. Il vous dit "bon m
ec je tiens pas trop la forme ces temps-ci, alors ok t'as le droit de faire un vœu mais vas-y mollo et me gonfle pas avec des trucs tirés par les cheveux, d'ailleurs je vais te cadrer tout de suite , voilà les deux possibilités que je te donne, soit tu deviens un écrivain aussi célèbre que Colum McCann, soit tu te retrouves pété de tunes, à plus savoir combien exactement, style quatre milliards de dollars, alors tu choisis quoi mec ?"


Fanny Chiarello: Quatre milliards de dollars. Je m’achète un peignoir de bain en éponge moelleux comme une moquette de Plaza, j’écris en peignoir. Je mets mes textes en ligne, je mange du poulet rôti, de la frangipane, je visite Vancouver, Montréal, Anchorage, Los Angeles, New York, la Nouvelle Orléans, Apalachicola, j’embauche une équipe médicale, je vais chez le coiffeur tous les mois, et si vous avez besoin de quoi que ce soit, je vous fais un petit chèque.

Eric Dejaeger: Comme je ne connais pas Colum McCann (écrivain célèbre ?), je choisis le fric. J’aurais de toute façon choisi le fric pour avoir le temps d’écrire de meilleurs livres.

Dimitri Vazemsky: L’argent, je connais pas Column Mc Cann… mais il a un nom à écrire des thrillers, et au moins avec l’argent j’ai le temps de faire autre chose que d’écrire des best-sellers.


Où la réalité se cache t-elle?


Fanny Chiarello: Je ne pense pas du tout qu’elle se cache. Si elle en donne parfois l’impression, c’est peut-être parce qu’on a du mal à la voir sous plusieurs angles à la fois. J’aime bien qu’il en existe tant de différents systèmes d’interprétation – philosophiques, religieux, scientifiques ou loufoques – et je pense qu’ils sont tous justes à leur manière, comme des poèmes.

Eric Dejaeger: Dans un calcif cartonné.

Dimitri Vazemsky: Derrière l’image.

Etes-vous inséré dans la vie, ou bien avez-vous des problèmes qui vous en empêchent ?

Fanny Chiarello: Je mange, je bois, je fume, je me vêts, j’achète des disques et des livres, j’aime bien être au chaud. C’est un peu un problème. Sinon, je serais sans doute vautrée sur un banc, et j’assisterais au spectacle de la lumière jusqu’à oublier que je suis incarnée. Et alors, le mot « inséré » ne m’évoquerait rien de bien valable.

Eric Dejaeger: Je suis sociablement asocial.

Dimitri Vazemsky: Inséré. Assurément. A chaque battement…

Combien de mots en moyenne par jour?

Fanny Chiarello: Toujours beaucoup plus de mots dans la tête que sur le papier ou le fichier Word, des mots aussi volatils que flamboyants d’évidence (si mon souvenir est bon).

Eric Dejaeger: Des gros ? Pas mal... Des minces ? De zéro à douze pages.

Dimitri Vazemsky: La moyenne implique un grand écart que je ne saurai faire...

Le livre dont vous rêvez mais que vous n’oserez jamais écrire ?

Fanny Chiarello: Si je ne l’écris jamais, ce ne sera pas faute d’avoir osé mais sans doute d’avoir réussi – je verrai bien. J’adorerais écrire un pavé qui décrirait la fin du monde d’une manière apaisante.

Eric Dejaeger: Jusqu’ici, j’ai toujours écrit ce que j’avais envie (ou rêvé) d’écrire.

Dimitri Vazemsky: Si je le rêve, je le fais. Osons diantre! A chaque battement!

Quel rapport entretient votre écriture avec le quotidien?


Fanny Chiarello: Très serré, le rapport. La lumière change et il faudrait presque que je recommence tout depuis le début. Et tout modifie la lumière – une chaussette à motif, une mise en plis ratée, un soda de discounter, tout.

Eric Dejaeger: Elle lui colle de fort près.

Dimitri Vazemsky: Des rapports amicaux, de traces posées allant jusqu’au dessin. Les mots posés sont des tâches de café sur la nappe, l’éclaboussement dû au sucre tombé dans la tasse. Le reste est silence.

Avez-vous le sentiment de bien vous comporter avec les gens en général et avec vos parents en particulier ?


Fanny Chiarello: Je suis un boulet mais je déborde d’amour et je suis perfectible à l’infini (comme tout le monde), si ça peut compenser.

Eric Dejaeger: Absolument ! J’ai été très bien élevé, faut pas croire. C’est juste qu’il ne faut pas me gonfler trop.

Dimitri Vazemsky: ”We are the makers of the manners” dixit Shakespeare. Je suis comme j’suis, dixit Jacques. Mais, dans le fond, je suis social. Antisocial tu perds ton sang froid…


Y'a t il des choses indicibles en littérature?

Fanny Chiarello: Je crois que ça dépend du lecteur. Parfois, je lis une phrase qui me propulse dans la lumière pure de la vérité ou pas loin, et quand j’essaie de la partager avec des gens, ils disent hm-hm. L’inverse arrive tout aussi souvent : on me lit un truc comme s’il s’agissait du code secret de l’immortalité, et pour moi c’est juste de l’encre. Une citation. J’aimerais bien savoir qu’une personne a un jour, un instant, trouvé un code secret dans une de mes phrases, mais ça ne dépend pas de moi.

Eric Dejaeger: Pas que je sache vu qu’il y a des choses répugnantes à lire.

Dimitri Vazemsky: De l’illisible oui, mais de l’indicible non, n’est-il pas?

La musique à écouter en vous lisant?


Fanny Chiarello: Ce n’est pas non plus à moi de le décider – je ne sers décidément pas à grand-chose. Quand je trouve des références musicales dans les textes des autres, je les relève avec une curiosité bienveillante, mais ensuite je les remplace mentalement par les miennes : celles qui collent le mieux avec l’atmosphère du texte telle que je la ressens.

Eric Dejaeger: Les frères Eno ? Liz Story ? Alex de Grassi ?

Dimitri Vazemsky: Celle que j’écoutais en écrivant… Disons que tout à l’heure j’ai mis un trio de Schubert, et une boucle sur Camille de Georges Delerue. Mais aujourd’hui il pleut dehors…


Donneriez-vous 10 000 vies contre celle d’un écrivain ?


Fanny Chiarello: Des vies de rats ou de cafards, pourquoi pas. Phobies personnelles. Toutes mes excuses aux rats et aux cafards.

Eric Dejaeger: Rien à foutre de 10 000 vies. C’est déjà bien assez avec une, qu’on soit écrivain ou pas.

Dimitri Vazemsky: Pour l’instant je gère la mienne comme je peux…

Y a-t-il une éthique dans vos textes ou bien seulement une démarche esthétique?

Fanny Chiarello: Je sursaute toujours quand, au cours d’une conversation, je me surprends à énoncer des idées sur l’écriture. Parce que ça semble indiquer que j’en ai. Chaque fois, j’en reste stupéfaite ; mais ça n’arrive pas très souvent.

Eric Dejaeger: Ni l’une ni l’autre. J’écris par plaisir, égoïstement, en espérant que mes huit lecteurs en prennent un peu aussi.

Dimitri Vazemsky: Y’a une démarche, qui évite aux carrefours de prendre des directions tranchées avant.


L’art c’est vraiment ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ?


Fanny Chiarello: Je ne suis pas sensible à ce genre de phrase ; c’est au point que je n’ai même pas envie de me pencher sur l’idée. Jouer avec les mots, à mes yeux, c’est douteux. Sauf pour faire des vieilles blagues – vous connaissez celle-là ? Un ami me l’a envoyée par mail tout à l’heure :

Mozart et Bach à la terrasse d'un bistrot. Arrive le garçon qui prend la commande :
- Bach : un baby.
- Mozart : un baby, comme Bach.

Eric Dejaeger: Je n’ai jamais confondu l’art avec une bonne trappiste bien fraîche dans un bistro sympa en face d’un pote qui se prend autant au sérieux que moi.

Dimitri Vazemsky: Et la vie, toujours, a un train d’avance… Mais l’art fait tourner le hamster dans sa cage cérébrale, ça aère l’odeur de copeaux imbibes, de sciurine.


D’où viennent les phrases qui finissent dans vos livres ?

Fanny Chiarello: De chansons en anglais, de fins de soirée, de longues confrontations avec la lumière, les canards, le silence, les cheveux.

Eric Dejaeger: De ma p’tite tête, je pense.

Dimitri Vazemsky: Du moment choisi pour les écrire et du corps qui s’y colle.

Peut-on parler de public en littérature?

Fanny Chiarello: J’avais mal lu ! J’avais lu : « Peut-on parler de littérature en public ? » Et j’allais répondre, « Vous n’avez rien de plus fun à faire le samedi après-midi ? » Parce que ce serait un samedi après-midi, non ?


Eric Dejaeger: Pourquoi pas ? J’ai assisté à des concerts où le public se limitait à vingt personnes et c’était de la musique.

Dimitri Vazemsky: On évitera…

Trois personnes qui ont nourri votre imaginaire?

Fanny Chiarello: Si je dis « alimenté » et pas « nourri », vous sentez une nuance ? Parce que moi, oui, mais parfois je sens des nuances qui n’existent pas – c’est plutôt embêtant, pour quelqu’un qui écrit. Je dirais que Capra, Brautigan et Coupland ont nettement alimenté certains aspects de mon imaginaire.

Eric Dejaeger: Chimay Bleue encore aujourd’hui et, jadis, Haig et Casanis. J’ai laissé tomber les deux mâles.

Dimitri Vazemsky: Shakespeare, Hugo, Yves Klein. (Hic et nunc)

Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs ?


Fanny Chiarello: Qu’ils deviennent mes amis. Qu’on aille boire des verres tous ensemble. Qu’ils s’aiment les uns les autres, se téléphonent et s’offrent des friandises. Ce que certains d’entre eux font.

Eric Dejaeger: Bien sûr !

Dimitri Vazemsky: Non. La littérature est une auberge espagnole.
Mais il y fait chaud quand ça plait.

Quel est l'intérêt d'un texte court?


Fanny Chiarello: La conscience n’a pas qu’un flux, elle a aussi des sursauts, des éclairs, des étincelles. Pour cette seconde catégorie, rien de tel qu’un texte court. Ce que je préfère en littérature, c’est peut-être bien les digressions : des textes courts à l’intérieur des romans, comme des scintillements à la surface d’un cours d’eau.

Eric Dejaeger: On n’a pas le temps de s’ennuyer en le lisant.

Dimitri Vazemsky: Sa brièveté.

Qu'attendez-vous de la vie, en définitive ?

Fanny Chiarello: Qu’elle me dise ce qu’elle est venue foutre chez nous si c’est pour ne pas rester.

Eric Dejaeger: Une paix royale.

Dimitri Vazemsky: Rien.

1 commentaire:

thomas vinau a dit…

commentaires de beardy roro :

Fanny Chiarello: Je dis que j’ai mal au ventre

Forcément ! à force de finir tous les chocolats qui trainent dans vos alentours ! un peu de retenue que diantre !





Eric Dejaeger: Les frères Eno ? Liz Story ? Alex de Grassi ?



oh my gritte ! pris en flagrant délit de mensonge ! tu m’as toujours dit (avoué) que tu écoutais Adamo en boucle sur ta sono !



Dimitri Vazemsky: Et la vie, toujours, a un train d’avance…



take care Dimitri ! un train peut en cacher un autre (et c’est toujours dangerous de se spoghersi quand on est inside ce genre de train ) (celui qui est caché)