samedi 3 juillet 2010

Série N°6

Jacques Josse Antoine bréa et Martin Page

- Vous êtes invité à une soirée où vous ne connaissez personne. Tout le monde semble d'ailleurs vous ignorer. Quelle sera votre attitude ?

Jacques Josse : M’emparer d’un verre. Déambuler, flâner, chercher celui ou celle qui semble aussi pau-mé que moi. Ou alors, si rien n’est possible, adopter la stratégie mise au point par Gas-ton Criel et Eric Losfeld quand ils se rendaient aux vernissages dans les années 50 : avoir avec soi, un peu planquées, dans la poche d’un grand imper à doublure par exem-ple, une ou deux bouteilles que l’on remplit en y versant quelques verres (de bon breu-vage tant qu’à faire) et aller ensuite partager le butin liquide avec quelqu’un à qui ça fera plaisir.

Antoine Bréa : Classiquement je me bourre d'alcool, je fonce vers les toilettes chercher ceux qui se droguent, je perds la mémoire et me réveille à trois dans un lit.

Martin Page : Je profite de l'étrangeté du moment. Les situations d'apesanteur sont toujours intéressantes.
Mais je ne suis pas masochiste, alors je pars vite, retrouver des amis ou un livre.

- Quel est votre mère en littérature (c’est à dire l’auteur qui vous a bercé et mis au monde, homme ou femme peu importe) ? et quel est votre père (c’est à dire l’auteur que vous rêvez de tuer, pour prendre sa place) ?

Jacques Josse : S’il y a mère, il y a en elle une ressemblance évidente avec celle que l’on trouve au coeur du vieux vinaigre. Vaut mieux ne pas y toucher. Le père, y’en a plusieurs et tous, déjà morts, tués par d’autres que moi.

Antoine Bréa : Ni père ni mère, ni dieu ni maître. Juste, j'aime bien lire des livres.

Martin Page :  L'écrivain qui m'a le plus influencé est Oscar Wilde. Pour la diversité de son œuvre et parce qu'il était toujours à la fois dans la tragédie et la comédie. Le malentendu continue à régner à son propos.
Il n'y a pas d'auteur dont je voudrais prendre la place. Il n'y a pas de place à prendre. Ce que je veux c'est faire partie d'une famille et participer à la construire.


- Dans une cave vous trouvez une lampe-torche pourrie. Vous poussez l'interrupteur sur on, comme ça pour voir, et hop un génie pourri sort de là en produisant un petit nuage soufré. Il vous dit : « Bon mec je tiens pas trop la forme ces temps-ci, alors ok t'as le droit de faire un voeu mais vas-y mollo et me gonfle pas avec des trucs tirés par les cheveux, d'ailleurs je vais te cadrer tout de suite , voilà les deux possibilités que je te donne, soit tu deviens un écrivain aussi célèbre que Colum McCann, soit tu te retrouves pété de tunes, à plus savoir combien exactement, style quatre milliards de dollars, alors tu choisis quoi mec ? »

Jacques Josse : J’éteins la lumière. Je ne parle pas. Je ne réponds jamais à un type qui m’interpelle ain-si. Je me contente d’un sifflement bref. Suffisant pour que Nixon et Reagan, mes deux chiens, des purs-sangs cinglés, rappliquent et entrent en action. Ce sont des molosses. L’un est petit et râblé, l’autre grand et dégingandé. Quand tu les vois, tu as toujours l’impression qu’ils se marrent. En réalité, c’est juste à cause de leurs dents. Elles pren-nent toute la place dans leurs gueules et, crois-moi, ils savent s’en servir.

Antoine Bréa : Mec, essaye pas de m'arnaquer, je connais pas ce cave de Colum McCann : aboule le fric !

Martin Page : L'argent est une plus noble ambition que la célébrité et la reconnaissance. Donc l'argent, sans hésiter. L'avantage de l'argent c'est qu'on peut s'en débarrasser, le donner. Et puis cela permet de continuer à écrire en échappant à la célébrité et (quel luxe) sans mourir de faim.


- Où la réalité se cache t-elle?

Jacques Josse : Probablement partout. Y compris dans nos rêves. Sinon pourquoi ces incessants cauchemars ?

Antoine Bréa : La réalité je sais pas, mais la vérité est ailleurs.

Martin Page : La réalité ne se cache que si on le désire et malheureusement elle est obéissante. Alors elle se cache devant nos yeux grands ouverts.

- Êtes-vous inséré dans la vie, ou bien avez-vous des problèmes qui vous en empêchent ?

Jacques Josse : Ces jours-ci, le corps flanche un peu. Est-ce cette petite flamme qu’on appelle la vie qui vacille et perd de son éclat ? Va savoir...

Antoine Bréa : Je dirais : un tiraillement violent entre ces deux tendances. Mais c'est toute l'histoire de la vie moderne, non ?

Martin Page : Je me débrouille, je ruse. Peu de choses sont simples et évidentes, j'ai l'impression de toujours travailler à être bien dans la vie. Mais je ne m'imagine pas autrement que doté de cette maladresse.


- Combien de mots en moyenne par jour ?

Jacques Josse : Tout dépend des jours.

Antoine Bréa :  En moyenne zéro. Et puis il y a des périodes où je me lance à corps perdu dans un texte et là : plein.

Martin Page : Je ne sais pas. Certains écrivains que j'admire comptaient leurs mots chaque jour. Pourquoi pas, toutes les méthodes sont bonnes.



- Le livre dont vous rêvez mais que vous n’oserez jamais écrire ?

Jacques Josse : Si j’en rêve, sûr que je ferais tout pour l’écrire. Le problème, c’est que je souviens rare-ment de mes rêves.

Antoine Bréa : Les livres dont je rêve, je les écris. D'ailleurs la preuve.

Martin Page : Je ne vois pas pourquoi je n'oserais pas écrire un livre dont je rêve. Les rêves que l'on garde en soi se momifient. Ils sont fait pour naître.


- Quel rapport entretient votre écriture avec le quotidien ?

Jacques Josse : Pour elle, le quotidien c’est du vif. Vivant, vital. C’est ce que l’on sert au bar du coin de la rue. Elle va s’y approvisionner au moins dix fois par jour. A du mal à connaître ses limites. Pour ça qu’elle tangue pratiquement tous les soirs.

Antoine Bréa : Un rapport très étroit, si du moins l'on admet que le champ du quotidien contient aussi une dimension épique et mystique.

Martin Page : Ce n'est pas toujours évident justement parce que mon quotidien est dédié à l'écriture. Une amie me disait qu'elle écrivait mieux depuis qu'elle avait un enfant et qu'il allait à l'école, car cela donnait des bornes à son temps d'écriture. Le quotidien, quand il n'est pas oppressant, est salvateur et enrichissant. La tranquille vie quotidienne avec la famille et les amis est une des douceurs de l'existence.

- Avez-vous le sentiment de bien vous comporter avec les gens en général et avec vos parents en particulier ?

Jacques Josse : J’essaie. Pas sûr d’y arriver.

Antoine Bréa : La question qui brûle…

Martin Page : J'espère que c'est le cas. En tout cas je me pose souvent la question. J'y travaille. Je travaille aussi à bien me comporter avec moi-même.
-Y a-t-il des choses indicibles en littérature ?

Jacques Josse : Oui. Mais il faut quand même tenter de mettre des mots là-dessus.

Antoine Bréa : Il n'y aura rien d'indicible tant que tous les écrivains ne seront pas mis à la poésie expérimentale ou à faire des phrases sur Stephen King et les séries télé.

Martin Page : Non. Ce qui est indicible c'est ce qu'on n'arrive pas à dire ou ce que l'on s'interdit de dire. Parler d'indicible c'est convoquer le sacré dans une activité magique et profane. Dès qu'un écrivain parle de l'indicible on peut être sûr que c'est un curé (parfois de la pire espèce : un curé athée) . L'art n'est pas une religion, il n'y a pas d'impossibilité, il n'y a pas d'interdit. Il n'y a que manque d'imagination et de talent.


- La musique à écouter en vous lisant ?

Jacques Josse : Des trucs très simples. Le bruit des vagues. Le chuintement d’une bière pression qui vient tout juste de sortir de la pompe.

Antoine Bréa : En ce qui me concerne, je n'écoute de la musique que le matin en me rasant. Ca m'aide à pas me couper. Je suis donc d'assez mauvais conseil en ce domaine. Cela dit, je ne vois pas bien l'intérêt de superposer une musique à une autre.

Martin Page : Jazz, pop.
Cela dépend de ce sur quoi je travaille.
Le silence aussi.

- Donneriez-vous 10 000 vies contre celle d’un écrivain ?

Jacques Josse : Sûrement pas.

Antoine Bréa : Une vie est déjà bien fatigante et suffit amplement à ma peine. Qu'est-ce que j'irais faire de 10 000 vies ? Donc oui, sans hésitation.

Martin Page : Tout le pathos qui tend à faire des artistes de simili-divinités est embarrassant et saint-sulpicien.

- Y a-t-il une éthique dans vos textes ou bien seulement une démarche esthétique ?

Jacques Josse : Ni l’une ni l’autre.

Antoine Bréa : Je ne crois pas qu'on puisse dissocier tout à fait les deux, l'une nourrissant forcément l'autre, et vice versa. Si je me goure pas, c'est Michel Villey qui disait que l'éthique de celui qui prétend ne pas avoir d'éthique est encore une éthique, quoique médiocre. Je suis d'accord avec ça.

Martin Page : Toute esthétique est une éthique. Nous écrivons à partir de ce que nous sommes, des êtres moraux que nous sommes depuis l'enfance. Personne n'y échappe. L'esthétique n'est pas un environnement stérile. Tant mieux.
- L’art c’est vraiment ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ?

Jacques Josse : C’est possible mais pas forcé.

Antoine Bréa : L'art ça doit être ce qui rend la vie plus compréhensible que l'art.

Martin Page : L'art c'est la vie. Un modèle, une incitation à devenir créateur de nos existences.

- D’où viennent les phrases qui finissent dans vos livres ?

Jacques Josse : D’un peu partout. De la rue, du travail, du cimetière, du bistrot, du fond de la mémoire, d’un souvenir indécis, d’un creux de crâne, d’un vol plané, d’un choc, d’un vin léger, d’une éclipse intérieure, d’un rendez-vous manqué, du petit Robert, du grand tout… etc.

Antoine Bréa : J'ai une boîte spéciale à phrases qui finissent. Sous la peau de mon crâne.

Martin Page : De rencontres dans mon crâne entre des idées, des souvenirs, des pensées, des observations. De rencontres hors de mon crâne aussi. C'est assez simple en fait.


- Peut on parler de public en littérature ?

Jacques Josse : Sans doute que oui, on peut.

Antoine Bréa : Et peut-on parler de littérature en public ?

Martin Page : A partir du moment où on publie on s'adresse à quelqu'un, à quelques uns. On peut parler de public, c'est un beau mot.


- Trois personnes qui ont nourri votre imaginaire ?

Jacques Josse : Un grand père marin, un voisin ivrogne et Don Quichotte.

Antoine Bréa : Ferdinand Bardamu. Henry Chinaski. Vadim Maslennikov.

Martin Page : Je ne pense pas que ce soit les autres qui nourrissent notre imaginaire. C'est une disposition (fabriquée) personnelle qui donne la capacité de se nourrir de tout ce que l'on voit, de tout ce que l'on rencontre.
-Attendez-vous quelque chose de vos lecteurs ?

Jacques Josse : Lire mes textes, c’est déjà beaucoup.

Antoine Bréa : Vous voulez dire sexuellement ?

Martin Page : Qu'ils soient bons avec leurs proches. Qu'ils s'entourent de gens de confiance. Qu'ils soient justes et rusés.


- Quel est l'intérêt d'un texte court ?

Jacques Josse : On réussit à le tenir. A le contenir.

Antoine Bréa : Il n'est généralement pas long.

Martin Page : On peut le lire plus lentement. On peut le relire plus souvent.


- Qu'attendez-vous de la vie, en définitive ?

Jacques Josse : Aïe ! Tout ça, au bout du compte, ça se termine mal, non ?

Antoine Bréa : En définitive, la mort.

Martin Page : Me constituer une famille, dans tous les sens du terme. Continuer à créer.